Le passage à l'Agilité s'accompagne de mutation semblables. Et c'est peut-être même l'entreprise moderne qui chemine vers ces nouveaux modèles de transmission de connaissance.

C'est un des points d'achoppement (il y en a beaucoup) de l'approche Agile relativement aux approches classiques. Notre éducation comme nos pratiques d'entreprise nous ont amené à confondre la réalité avec notre modèle. Et aussi à croire en nos modèle davantage que dans les signaux qui nous viennent de la réalité.

Le chemin est subtil qui nous amène là. Notre coté cartésien nous fait nécessité à croire qu'il existe des lois d'organisation des choses autour de nous. Par notre capacité de réflexion abstraite on est capable de les connaître (et de les modéliser et de les transmettre grâce au modèle). Ce n'est pas tout à fait faux, disons que c'est vrai dans certaines limites.

C'est comme la théorie de Newton. Les corps s'attirent en proportion de leur masse qui est invariable. Ça marche bien tant qu'on néglige la vitesse (et elle est négligeable dans notre monde de perception immédiate). Cette théorie à été vraie pendant plus de 2 siècles, jusqu'à l'arrivée d'Einstein.
Parfois nos modèles sont vrais absolument. Les modèles mathématiques le sont quand ils sont fondamentaux.
Que dans ce triangle je sache à priori que la somme des angles est égal à 180° est incontestable.

Cependant, à contrario, il n'y a pas de réalité matérielle qui corresponde absolument à ce modèle. Même pas parmi les triangles que construisent les hommes. Les mécaniciens le savent bien qui ont inventé la "tolérance de côte", une mesure est juste "à quelque chose" près.

Dans le monde du système d'information il n'y a pas de tolérance de côte. Mais il y a des modèles. Et on y croit.

Dans le monde de l'Agilité il y a aussi des modèles. Mais on y croit pas plus que ça.

On fait des formations qui expliquent de façon théorique les principes Agiles, mais le modèle reste basique. C'est à travers les jeux que l'on fait ressentir les problématiques.

Le monde Agile est particulièrement féru de jeux. Chacun génère son information au travers de ses sens davantage que par la raison. C'est aussi ça l'approche empirique. La perception de l'information d'abord par notre coté animal.

Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu

Il n'y a rien dans l'entendement qui ne soit venu initialement au travers de nos sens. - John Locke (pas celui de "Lost", le philosophe du XVIIeme)

Pour autant il ne faut pas se laisser abuser. Le jeu peut générer des perceptions, pourtant c'est aussi un modèle, un modèle impressionniste mais un modèle. Le temps y est condensé, les données simplifiées, les positions codifiées.

Le seul le vrai terrain de jeu c'est celui du projet.

Pour se donner des repère les équipes Agiles réalisent aussi des modèles, le "burndown" par exemple.

Celui-ci montre sur un graphique le reste-à-faire sur le cycle de production en cours.
Suivant les équipes l'unité de reste-à-faire varie, c'est la force de l'agilité de ne pas contraindre sur les détails, mais on démarre encore souvent avec des estimations de reste-à-faire en temps.

Le reste-à-faire estimé chaque jour est tracé sur une courbe. Au début du cycle on avait tracé une courbe de référence qui montrait notre hypothèse initiale.
L'écart entre les 2 courbes montre l'écart entre la théorie de départ et la théorie revue quotidiennement.

Ne nous y trompons pas, cet indicateur malgré ses allures mathématiques est purement impressionniste.
Son utilité est de générer une impression dans l'équipe. Celle-ci va confronter cette impression avec d'autres ressentis. Des discussions vont s'ouvrir et donner lieu peut-être à des ajustements dans la réalisation travail.

Pourtant les tentations sont grandes de se raccrocher à un modèle théorique juste. Certaines équipes le peaufinent pour tenter de le rendre plus précis(en intégrant les temps quotidiens réels de présence des équipiers par exemple).
Ce n'est pas seulement inutile, c'est nocif. C'est comme vouloir tracer des contours des objets sur un tableau de Monet. On n'ajoutera rien, on perdra juste nos sens en donnant les rênes à notre raison.

C'est un défi intéressant . Il va falloir apprendre à faire avec. Les modèles de l'entreprise du XXIéme siécle seront impressionnistes c'est certain. C'est en tout cas la seule façon de récupérer la liberté de mouvement. ...